
Version audio : narration française par voix de synthèse.
2036. Une fiction en épisodes sur ce que nous abandonnons quand tout devient disponible. Les événements, les dispositifs et les entreprises inventées de ce récit appartiennent à un futur imaginaire. Le narrateur est un personnage de fiction.
Je rentre chez moi.
Je pose mes courses sur la table : du riz, six œufs, des tomates, une bouteille d’huile et un morceau de fromage dont l’emballage ressemble davantage à du fromage que son contenu.
Un peu moins de mille euros.
Je range le ticket sans le regarder. Depuis quelques années, je garde les tickets de caisse comme on conserve des résultats d’analyses médicales : je sais qu’ils contiennent une mauvaise nouvelle, mais je préfère remettre à plus tard le moment de la comprendre.
J’allume la télévision.
L’Île de la Skibidi Tentafruit.
Une femme au visage parfaitement lisse annonce qu’elle quitte son compagnon pour une créature qui ressemble à un ananas monté sur un corps de culturiste. Le public hurle. Un bébé géant traverse le ciel. Quelqu’un tombe dans une piscine de fromage.
Un bandeau me demande de choisir qui mérite d’être éliminé.
Je zappe.
Un requin en chaussures de sport poursuit une tasse de cappuccino dans une ville italienne qui change d’architecture à chaque plan. Une voix répète trois mots avec un enthousiasme insupportable. La musique accélère. Le requin explose, revient sous forme de prêtre, épouse la tasse.
Je zappe encore.
Un homme pleure.
« Tu as travaillé dur aujourd’hui. Personne ne te remercie. Mais nous, nous savons ce que tu traverses. »
Son visage ressemble vaguement au mien, en plus jeune.
J’éteins.
L’écran me rappelle qu’il me manque onze minutes de visionnage sponsorisé pour bénéficier de ma réduction sur la facture d’électricité.
Je confirme quand même.
Pendant quelques secondes, le salon redevient un salon.
Je regarde mon reflet dans la dalle noire et je pense cette phrase que je m’étais juré de ne jamais prononcer :
C’était mieux avant.
Pas nécessairement mieux dans l’absolu.
Mais enfin, avant, il y avait autre chose.
Douze euros pour entrer dans un autre monde
Je me souviens de L’Odyssée, le film de Christopher Nolan.
J’avais payé douze euros pour le voir au cinéma.
Douze euros.
Je m’étais plaint du prix.
Je me rappelle le geste exact : le téléphone dans la main, le tarif affiché, cette petite grimace agacée avant de confirmer le paiement. Douze euros, auxquels il fallait ajouter le transport, peut-être une boisson. J’avais probablement dit que le cinéma devenait un luxe.
Nous utilisions ce mot avec une légèreté magnifique.
Je ne me souviens plus très bien de ce que j’avais pensé du film. Certaines images me reviennent. Une impression de grandeur, quelques longueurs, une discussion en sortant. Il me semble avoir trouvé certains dialogues pesants.
Aujourd’hui, ce détail me bouleverse davantage que le reste.
J’avais payé douze euros pour avoir le droit d’être déçu.
Pour m’asseoir dans une salle avec des inconnus, regarder la même chose qu’eux et ressortir libre de trouver cela formidable, prétentieux ou simplement trop long.
Le film ne changeait pas parce que je fronçais les sourcils. Il ne me proposait pas une explosion supplémentaire parce que mon attention baissait. Il ne remplaçait pas un personnage par un autre, supposé mieux correspondre à mon profil.
Il continuait.
Quelqu’un avait choisi de raconter cette histoire de cette manière. Pendant deux ou trois heures, j’acceptais de suivre une volonté différente de la mienne.
C’était parfois inconfortable.
Je ne savais pas encore que cet inconfort deviendrait un privilège.
Je me souviens aussi de Netflix, de Prime Video, de Disney+. Six euros par-ci, douze euros par-là. Je cumulais des abonnements à des catalogues que je ne regardais presque jamais.
Je passais vingt minutes à chercher un film, puis je lançais une série déjà vue.
Quelle époque absurde.
Quelle époque somptueuse.
Sur mon téléphone, dans un train, au fond de mon lit, je pouvais décider qu’un vieux film japonais m’intéressait. Je pouvais abandonner un documentaire au bout de dix minutes, y revenir trois semaines plus tard, découvrir un réalisateur dont personne autour de moi n’avait entendu parler.
Je ne le faisais pas souvent.
Mais la possibilité existait.
Avec le recul, je crois que c’est cela que nous possédions sans le savoir : moins des œuvres qu’un ensemble de portes. Nous passions devant la plupart sans les ouvrir, persuadés qu’elles resteraient là.
Nous avons compris leur valeur lorsqu’on a commencé à les murer.
L’année où les chiffres ont cessé de vouloir dire quelque chose
La guerre mondiale de 2031 n’a pas commencé, pour moi, par une explosion.
Elle a commencé par un message de ma banque.
Puis par un retard de livraison.
Puis par une station-service fermée.
Pendant des semaines, les journaux ont utilisé des expressions qui semblaient conçues pour empêcher les événements d’entrer dans les appartements : tensions de liquidité, perturbations temporaires, réorganisation stratégique des approvisionnements.
À la boulangerie, le pain avait déjà changé de prix deux fois.
La chute du dollar n’avait pas créé tous les problèmes. Elle les avait attachés les uns aux autres.
Les cargaisons, les dettes, l’énergie, les assurances, les contrats : nous avons découvert que des choses très lointaines tenaient notre quotidien par des fils extrêmement courts.
Une décision prise de l’autre côté du monde pouvait faire disparaître le café d’un rayon avant le déjeuner.
Les monnaies ont vacillé les unes après les autres.
Les salaires ont augmenté, parfois. C’est ce qui permettait aux responsables de parler d’adaptation. Mais les prix couraient devant eux et ne se retournaient jamais.
On gagnait davantage de chiffres.
On achetait moins de choses.
Je repensais à ces reportages que je regardais autrefois distraitement, dans lesquels des gens comptaient d’immenses liasses de billets pour acheter un sac de nourriture. Je retenais le caractère spectaculaire de l’image, pas l’humiliation quotidienne qu’elle contenait.
J’avais classé tout cela dans une catégorie mentale très pratique : ailleurs.
Puis ailleurs s’était installé dans ma cuisine.
On ne s’habitue pas exactement à payer mille euros pour quelques courses. On apprend plutôt à ne plus comparer. Comparer fait perdre du temps, et il faut garder assez d’énergie pour calculer ce qu’on reposera dans le rayon.
Le divertissement a disparu de nos budgets sans cérémonie.
Personne ne réunit sa famille pour annoncer la mort de ses loisirs. On renonce à une sortie, puis à une autre. On suspend un abonnement « le temps que ça se calme ». On offre moins de jeux à Noël.
Un soir, on réalise que cela fait dix-huit mois qu’on n’a rien acheté dont la fonction principale était de nous faire plaisir.
Les responsables politiques expliquaient qu’il fallait protéger l’essentiel.
Ils n’avaient jamais besoin de préciser qui conserverait le superflu.
Le patrimoine avait trouvé ses propriétaires
Le premier cinéma de mon quartier a fermé pour travaux.
Le deuxième a été transformé en centre de distribution.
Le troisième existe toujours. On peut même voir les horaires des séances depuis la rue.
C’est important, les horaires.
Ils donnent l’impression que l’établissement s’adresse encore aux passants.
En réalité, le prix d’une place représente plusieurs journées de mon salaire. L’entrée se fait sur réservation, après vérification du compte client. Il existe un salon, un service de restauration et un vestiaire dont la surface dépasse celle de ma chambre.
Un journaliste avait appelé cela le retour au « Moyen Âge économique ».
Je trouvais la formule excessive.
Puis j’ai vu la publicité du cinéma :
UNE EXPÉRIENCE RÉSERVÉE À CEUX QUI SAVENT EN MESURER LA VALEUR.
Elle était affichée juste au-dessus de l’arrêt de bus.
Pendant la crise, un consortium de fonds avait récupéré les plateformes et les droits de catalogues autrefois associés à Netflix, Prime Video et Disney+.
Il y avait eu plusieurs étapes, des ventes partielles, des procédures d’urgence, des montages financiers auxquels je n’avais rien compris. À la fin, les applications avaient disparu de mon téléphone et une seule les avait remplacées.
Patrimoine.
Le nom avait été salué comme une réussite.
Il exprimait la conservation, la transmission, la protection des œuvres.
Il avait surtout le mérite d’être exact : ce qui avait été présenté pendant des décennies comme une culture accessible devenait un patrimoine administré au bénéfice de ses détenteurs.
L’abonnement d’entrée de gamme coûtait presque le tiers de mon salaire mensuel.
Les niveaux supérieurs donnaient accès aux versions intégrales, aux restaurations, aux suppléments, à certaines avant-premières et à des projections privées.
Dans les publicités, on voyait des familles réunies dans des pièces immenses.
Personne ne tenait son téléphone.
Personne ne travaillait en même temps.
Cette absence était devenue un argument commercial.
Les jeux vidéo avaient suivi. Les grandes aventures, les mondes conçus pendant des années, les expériences sans publicité étaient vendus avec des équipements et des services hors de notre portée. Il restait des versions gratuites, naturellement.
On pouvait toujours jouer.
On ne pouvait simplement plus être certain que le jeu avait été conçu pour être joué plutôt que pour nous maintenir disponibles à autre chose.
Dans les quartiers riches, les enfants apprenaient encore à perdre une partie sans qu’un écran leur propose immédiatement de payer pour modifier le résultat.
Chez nous, même la frustration avait son bouton d’achat.
La solution qui devait nous sauver
C’est à ce moment-là qu’une entreprise, Mnémia, a lancé le service qui allait devenir le modèle de toute une industrie.
Je me souviens de la présentation.
Une petite fille apparaissait dans une pièce presque vide. Sa mère n’avait pas les moyens de lui offrir une sortie, ni un abonnement, ni une console. L’enfant prononçait quelques mots devant un écran.
Une histoire se formait.
La mère souriait.
Le slogan disait :
L’IMAGINATION NE DEVRAIT PAS DÉPENDRE DE VOS REVENUS.
J’avais trouvé cela beau.
Il faut le dire, parce qu’après coup tout le monde prétend avoir compris dès le début.
Moi, j’avais trouvé cela beau.
Il y avait des familles épuisées, des villes endommagées, des gens qui ne pouvaient plus rien se permettre. Produire un film traditionnel exigeait de réunir des personnes, des lieux, du matériel, des assurances, des mois de travail. Tout était devenu plus cher et plus incertain.
Mnémia promettait de fabriquer des images, des voix et des histoires pour presque rien.
Les premiers programmes étaient maladroits. Des visages changeaient légèrement d’une scène à l’autre. Les personnages oubliaient ce qu’ils venaient de dire. Les décors avaient la profondeur étrange des rêves dont on sent qu’ils ne résisteraient pas à une question.
Mais c’était disponible.
Et surtout, c’était gratuit.
Des concurrents américains, chinois et européens ont proposé leurs propres versions. Les opérateurs téléphoniques les ont incluses dans leurs forfaits. Les municipalités ont signé des accords d’accès culturel. Les fabricants ont installé les services directement dans les téléviseurs.
Au début, nous comparions ces productions aux films d’avant.
Puis aux productions de la semaine précédente.
Puis nous avons cessé de comparer.
On pouvait demander une comédie romantique, un thriller, une émission de cuisine, une aventure spatiale. Il suffisait de parler. La promesse semblait presque impossible à critiquer : davantage de contenu, pour davantage de personnes, à un coût toujours plus faible.
Seulement, au fil du temps, j’ai remarqué que le service répondait de moins en moins à ce que je demandais.
Je demandais une histoire.
Il me donnait ce qui avait le plus de chances de me retenir.
La différence paraissait minuscule.
Elle a fini par remplir nos vies.
Il n’était pas nécessaire que ce soit bon
On disait que la qualité s’était effondrée parce que les machines ne savaient pas créer.
C’était une explication rassurante. Elle permettait d’imaginer une limite technique, un défaut qui serait peut-être corrigé.
La réalité était plus vexante.
Les services coûteux savaient produire des œuvres beaucoup plus travaillées. Ils employaient encore des auteurs, des monteurs, des musiciens, des gens chargés de recommencer une scène, de supprimer une idée facile, de défendre un silence.
La mauvaise qualité n’était pas toujours une incapacité.
Elle était souvent le résultat d’un calcul.
Pourquoi financer une histoire cohérente de deux heures lorsqu’une succession de surprises grossières pouvait obtenir davantage de réactions pour une fraction du prix ?
Pourquoi laisser un personnage devenir complexe, au risque qu’il déplaise, quand il suffisait d’adapter son visage et ses opinions au spectateur ?
Pourquoi préparer une émotion pendant vingt minutes si l’on pouvait provoquer immédiatement un réflexe ?
Les programmes avaient commencé à perdre leurs temps morts.
Puis leurs transitions.
Puis les moments qui ne servaient pas directement à nous faire rester.
Il restait des révélations, des chutes, des humiliations, des retrouvailles, des explosions. Des gens criaient qu’ils nous aimaient. D’autres nous expliquaient qu’on nous avait trahis. Des créatures absurdes traversaient l’écran avant que leur absurdité ait le temps de devenir fatigante.
Le contenu ne conduisait plus quelque part.
Il empêchait de partir.
Je ne méprise pas ceux qui le regardent.
Je le regarde aussi.
Après dix heures de travail, les transports, les prix, les messages de la banque et les formulaires, il arrive que je n’aie plus la force de rencontrer une œuvre qui exige quelque chose de moi.
Un fruit qui hurle demande très peu.
Il entre sans frapper.
Il ne me rappelle pas ce que je n’ai pas compris. Il ne me confronte pas à ma fatigue. Il la remplit.
Le système n’avait pas besoin de nous rendre stupides.
Il lui suffisait de nous trouver épuisés et de proposer, exactement à cet endroit, une forme de soulagement.
La gratuité reposait sur une transaction que nous avions cessé de voir. Nos réactions servaient à vendre, à tester, à ajuster. Une séquence pouvait préparer une publicité, une colère annoncer un produit, un moment de vulnérabilité déclencher une offre.
Le prix avait disparu de l’écran.
Pas de l’échange.
Ceux qui avaient encore le droit d’attendre
L’année dernière, mon entreprise m’a envoyé intervenir dans une résidence privée. Je travaille dans la maintenance des systèmes de ventilation.
Au sous-sol, il y avait une salle de cinéma.
Pas un grand téléviseur avec quelques fauteuils : une vraie salle, avec une cabine, un écran immense et des murs conçus pour que le silence y soit différent.
Une projection avait commencé pendant que je terminais mon intervention dans le local technique.
À travers une porte restée entrouverte, j’ai aperçu une scène.
Une femme était assise à une table. Devant elle, un verre d’eau.
Elle regardait quelqu’un que je ne voyais pas.
Pendant un long moment, rien ne s’est produit.
Pas de musique pour m’expliquer ce que je devais sentir.
Pas de texte.
Pas de mouvement brusque.
La femme a baissé les yeux. Elle a déplacé le verre de quelques centimètres. Puis elle a dit une phrase très simple.
J’ai eu la gorge serrée.
Je ne connaissais ni le personnage ni l’histoire. J’avais manqué le début. Pourtant, quelque chose venait de m’atteindre, précisément parce que personne ne s’était précipité pour me l’imposer.
Je suis resté là trop longtemps.
Un employé m’a demandé si l’intervention était terminée.
J’ai dit oui et j’ai refermé la porte.
Dans le couloir, une affiche annonçait le programme du mois. Il y avait un film historique, une comédie, un dessin animé, une rétrospective de films d’horreur.
C’est un détail important.
Les riches n’avaient pas conservé uniquement des œuvres profondes et austères. Ils avaient conservé toute la gamme.
Le droit de réfléchir et celui de ne pas réfléchir.
Le droit de voir quelque chose de difficile et celui de choisir une stupidité magnifique, fabriquée avec soin.
Chez nous, le choix se réduisait progressivement à différentes manières d’être sollicité.
Chez eux, il existait encore des expériences qui ne demandaient aucune réaction immédiate.
Je crois que c’est ce jour-là que j’ai vraiment compris la séparation entre les deux mondes.
Elle ne passait pas seulement entre ceux qui possédaient de l’argent et ceux qui n’en possédaient pas.
Elle passait entre ceux dont on protégeait l’attention et ceux dont on organisait l’exploitation.
Dans la résidence, les films avaient une durée annoncée. Les téléphones pouvaient rester dans les poches. Les enfants avaient le droit de s’ennuyer quelques minutes avant de comprendre.
Leurs parents payaient aussi pour cela.
Pour que personne ne vienne récolter ce qui se passait dans leur tête.
Nous ne regardions même plus la même misère
Autrefois, le lendemain d’un film ou d’une émission, on pouvait en parler.
Même pour se disputer.
Il y avait un objet commun entre nous.
Aujourd’hui, mes collègues me demandent encore :
— Tu as vu cette série ?
Je réponds oui.
Mais après quelques minutes, nous réalisons que nous n’avons pas vu la même chose.
Un personnage est mort dans ma version. Dans celle de mon collègue, il est devenu le héros. Une scène a été raccourcie pour lui, développée pour moi. Le responsable du désastre n’est pas le même. La conclusion épouse nos habitudes avec une délicatesse redoutable.
Nous reconnaissons le titre, les visages, la musique.
Pas l’histoire.
Les plateformes appellent cela une expérience personnelle.
C’est une expression chaleureuse pour désigner quelque chose qui nous laisse seuls.
Même nos colères ont été individualisées.
À celui qui redoute le désordre, on raconte des histoires dans lesquelles tout s’effondre faute d’autorité. À celui qui déteste les puissants, on offre chaque soir la chute spectaculaire d’un milliardaire. À celui qui se sent humilié, on garantit une revanche.
Chacun reçoit une petite réparation imaginaire.
Puis retourne travailler le lendemain.
Il n’était pas nécessaire qu’un comité secret rédige le scénario du monde. Des entreprises concurrentes, poursuivant les mêmes indicateurs, avaient fini par construire des environnements très semblables : des lieux où l’on se sentait compris sans être obligé de comprendre quoi que ce soit d’autre.
Pendant ce temps, les lieux où nous pouvions nous rencontrer sans être clients disparaissaient.
La médiathèque avait fermé trois jours par semaine, puis cinq. Le centre culturel avait perdu ses subventions. La salle associative était devenue trop coûteuse à chauffer.
Les gens n’avaient pas cessé d’écrire, de chanter, de filmer ou de jouer.
Ils le faisaient dans des cuisines, des garages, des chambres trop petites.
Mais il devenait difficile de trouver du temps, un lieu, un public. Difficile de transmettre quelque chose qui ne promettait pas immédiatement de fonctionner.
Un homme de mon immeuble écrivait des pièces de théâtre. Il travaillait de nuit. Il en avait terminé une, puis une deuxième.
Je lui avais demandé où on pouvait les voir.
Il avait ri.
Pas longtemps.
Les créations gratuites existaient toujours. Les copies circulaient. Des gens réparaient de vieux lecteurs et échangeaient des disques. Tout n’avait pas disparu, tout n’était pas contrôlé.
Seulement, il fallait désormais de l’obstination pour obtenir ce qui avait autrefois demandé un geste distrait.
Une société peut laisser subsister une liberté tout en la rendant trop fatigante pour la plupart de ses habitants.
La culture incluse
Le plus étrange, c’est que les statistiques étaient excellentes.
On n’avait jamais mesuré autant de minutes de divertissement par personne.
Les rapports parlaient d’accès universel.
Les responsables se félicitaient de la disparition des barrières économiques à la consommation culturelle. Chaque logement équipé pouvait recevoir des programmes à toute heure. Les foyers les plus modestes bénéficiaient de contenus personnalisés dans leur langue, adaptés à leurs préférences et à leur état émotionnel.
Sur le papier, nous vivions dans une abondance sans précédent.
Dans mon immeuble, les écrans éclairaient les fenêtres jusqu’au milieu de la nuit.
Un soir, une voisine m’a demandé de lui réparer une prise. Son téléviseur diffusait une émission dans laquelle des personnages très pauvres découvraient qu’ils avaient gagné une vie luxueuse.
La plateforme produisait une nouvelle saison chaque jour.
Ma voisine m’a expliqué qu’elle savait que c’était faux.
— Ça me fait du bien quand même.
Je n’ai rien répondu.
Qu’aurais-je pu lui répondre ?
Qu’il fallait éteindre et regarder ses factures ?
Qu’elle devait remplacer cette consolation par une conscience plus précise de son malheur ?
Elle avait mal aux jambes. Elle venait de terminer sa journée. Son appartement sentait la soupe.
La critique du système devenait obscène dès qu’elle oubliait la personne qui cherchait simplement à tenir jusqu’au lendemain.
Ce qui me mettait en colère, ce n’était pas qu’elle trouve du réconfort dans une émission idiote.
C’était qu’on lui présente ce réconfort comme l’équivalent de tout ce qu’on lui avait retiré.
Les salles, les voyages, les rencontres, les heures libres, les œuvres qu’elle aurait pu découvrir.
Tout cela remplacé par un écran capable de dire :
Nous avons quelque chose pour vous.
Et toujours quelque chose après.
Ce qui se passait après la fin
Ce soir, ma fille me trouve devant la télévision éteinte.
Elle me demande si elle est en panne.
Je lui réponds que non.
Elle regarde l’écran avec une légère inquiétude, puis les courses sur la table.
Je ne sais pas pourquoi, mais je vais chercher une vieille boîte dans le placard de ma chambre. Il y a dedans des papiers, des photographies, une clé dont j’ai oublié la serrure et quelques tickets de cinéma.
J’en retrouve un presque effacé.
L’Odyssée.
Douze euros.
Ma fille le prend avec précaution.
— C’était le prix de quoi ?
— D’une place.
— Pour combien de temps ?
Je lui explique que ce n’était pas un abonnement. On achetait une place pour une séance. On entrait dans la salle. Le film commençait. Puis il se terminait et tout le monde sortait.
Elle réfléchit.
— Et après, il n’y avait rien ?
— Après, on rentrait. Ou on allait manger. On parlait du film.
— Mais sur l’écran ?
— Sur l’écran, il y avait les noms des gens qui l’avaient fait.
Cette réponse semble l’amuser.
Elle imagine peut-être une interminable liste d’utilisateurs.
Je lui parle des acteurs, des décorateurs, des gens qui fabriquaient les costumes, installaient les lumières, enregistraient les sons.
Elle me demande si c’étaient tous des gens célèbres.
Je lui dis que non.
Puis elle pose la question que je n’avais pas prévue :
— Et les gens comme nous pouvaient y aller ?
Je regarde le ticket entre ses doigts.
Pendant un instant, je suis incapable de répondre.
C’est donc cela qu’elle a compris du monde.
Pas que le cinéma est devenu trop cher.
Que le cinéma appartient naturellement à une autre catégorie d’êtres humains.
Comme les avions privés. Comme les maisons avec un jardin intérieur. Comme ces quartiers dont nous connaissons surtout les entrées de service.
— Oui, je lui dis enfin. Les gens comme nous pouvaient y aller.
Elle baisse les yeux sur le morceau de papier.
Je comprends alors que ma nostalgie ne concerne pas seulement un film, un prix ou une ancienne plateforme.
Ce que je regrette, c’est l’époque où je pouvais entrer quelque part sans que le lieu commence par me rappeler ma condition.
L’époque où une grande œuvre pouvait être mauvaise, où une petite comédie pouvait être excellente, où l’accès à l’une ou à l’autre n’était pas une manière de trier les familles.
Bien sûr, tout n’était pas égal. Bien sûr, l’argent décidait déjà de beaucoup de choses.
Mais il restait des endroits où nos vies se croisaient devant la même image.
Ma fille me rend le ticket.
— Tu me raconteras le film ?
Je souris, un peu honteux.
— Je ne m’en souviens plus assez.
— Alors invente.
Nous nous asseyons à la table de la cuisine.
Je commence maladroitement. Un homme essaie de rentrer chez lui. Il traverse la mer. Il rencontre des choses terribles. Il voudrait revoir ceux qu’il aime.
Ma fille m’interrompt. Elle pose des questions. Certaines m’agacent parce que je n’ai pas de réponse. Elle trouve qu’une scène ne tient pas debout. Elle propose autre chose.
L’histoire avance mal.
Elle est lente, inégale, probablement pleine de contradictions.
Personne ne corrige automatiquement nos erreurs.
Pendant vingt minutes, nous essayons simplement de fabriquer quelque chose ensemble.
Cela ne répare pas le monde. Demain, je retournerai travailler. Nous compterons encore l’argent. Je rallumerai la télévision, probablement, parce que je serai fatigué et parce que onze minutes de publicité valent désormais quelque chose sur une facture.
Mais ce soir, au milieu de ma phrase, je remarque que ma fille attend.
Elle ne fait pas défiler un écran.
Elle ne demande pas une autre version.
Elle attend de savoir ce qui arrivera.
Je cherche mes mots.
Dans le salon, la télévision sort de veille. Un bandeau silencieux annonce une nouvelle saison de L’Île de la Skibidi Tentafruit.
Puis une autre recommandation apparaît.
Puis une autre.
Je me lève pour débrancher la prise.
Quand je reviens, ma fille me demande :
— Alors ? Il finit par rentrer chez lui ?
Et, pour une fois, la suite ne se lance pas toute seule.
Je m’assieds. Je lui raconte la mer.
Quand elle s’endort enfin, je reste un moment dans la cuisine. Le ticket de cinéma est posé à côté du ticket de courses. Je les aligne sans savoir pourquoi.
Quelqu’un glisse une enveloppe sous ma porte.
Je n’entends que le frottement du papier. Quand j’ouvre, le palier est vide.
À l’intérieur, il y a une petite carte. Pas de code à scanner. Pas de marque. Une adresse, une heure, quelques mots écrits à la main.
Demain, vingt et une heures. Une projection. Un vrai film.
Je retourne la carte.
Venez avec votre fille.
Je relis cette dernière phrase.
Je n’ai parlé de notre soirée à personne.
À suivre dans l’épisode 2 : La projection.



